vendredi 16 août 2013

Kenneth White et la géopoétique


LE GRAND CHAMP DE LA GÉOPOÉTIQUE

Une théorie ? Oui. N’ayons pas peur de ce mot, qui a été écarté ces derniers temps pour laisser place à un fourmillement de bidules et de bricolages. Sans théorie, on tourne en rond, on entasse des commentaires et des opinions, on s’enferme dans l’imaginaire et le fantasme, on se perd dans le spectaculaire, on se noie dans le détail, on étouffe dans un quotidien de plus en plus opaque. Mais toute théorie valable se doit d’être basée sur une pensée fondamentale, d’être liée à une pratique solide et de rester ouverte.

À travers les siècles et les millénaires, la culture (ce qui permet d’augmenter sa vie et d’affiner son esprit – rien à voir avec le bavardage de salon) a été fondée sur le mythe, la religion, la métaphysique. Aujourd’hui, elle n’est plus fondée sur rien. Elle prolifère, c’est tout, la seule loi étant celle du marché. Tout le monde, enfin, un nombre croissant d’individus, sent qu’il manque une base. Tout retour aux anciens fondements étant naïf, partiel et caricatural, c’est une nouvelle base qu’il nous faut. C’est cette nouvelle base que propose la géopoétique.

Pour qu’il y ait culture au sens profond de ce mot, il faut qu’il y ait consensus dans le groupe social à propos de ce qui est considéré comme essentiel. Dans toute culture fondée et vivifiante, on trouve un foyer central. Tout le monde (à des niveaux de discours différents, certes) s’y réfère – le philosophe dans son cabinet d’étude, le paysan dans son champ. Au Moyen Âge chrétien, c’était la Vierge Marie et le Christ. À l’époque grecque classique, l’agora philosophique et politique. Dans une tribu paléolithique, le rapport à l’animal.

À un moment donné, après de longues années de recherches en histoire et en culture comparée, je me suis demandé s’il existait une chose sur laquelle, au-delà de toutes les différences d’ordre religieux, idéologique, moral et psychologique qui foisonnent et parfois sévissent aujourd’hui, on pouvait – au nord, au sud, à l’est et à l’ouest – être d’accord. J’en suis arrivé à l’idée que c’est la Terre même, cette planète étrange et belle, assez rare apparemment dans l’espace galactique, sur laquelle nous essayons tous, mal la plupart du temps, de vivre.

D’où le « géo » dans ce néologisme.

Quant au mot « poétique », je ne l’utilise pas dans le sens académique de «théorie de la poésie». Il n’est question ici ni de poésie dans le sens traditionnel (poésie pure, poésie personnelle, etc.), encore moins dans le sens dégradé (fantaisies filmiques, lyrisme de la chansonnette, etc.) qui a cours en général. Passons vite sur cette pauvre sociologie, et pensons, par exemple, à l’« intelligence poétique » (nous poetikos) d’Aristote.

Par « poétique », j'entends une dynamique fondamentale de la pensée. C'est ainsi qu'il peut y avoir à mon sens, non seulement une poétique de la littérature, mais une poétique de la philosophie, une poétique des sciences et, éventuellement, pourquoi pas, une poétique de la politique. Le géopoéticien se situe d’emblée dans l’énorme. J'entends cela d'abord dans le sens quantitatif, encyclopédique (je ne suis pas contre le quantitatif, à condition que l'accompagne la force capable de le charrier), ensuite, dans le sens d’exceptionnel, d’é-norme (en-dehors des normes). En véhiculant énormément de matière, de matière terrestre, avec un sens élargi des choses et de l’être, la géopoétique ouvre un espace de culture, de pensée, de vie. En un mot, un monde.

À propos, si je dis « géopoéticien » (sur le modèle de logicien, mathématicien), et non pas « géopoète », c’est pour ne pas cantonner la géopoétique, comme on pourrait le penser, dans une vague expression lyrique de la géographie. La géopoétique, basée sur la trilogie eros, logos et cosmos, crée une cohérence générale – c’est cela que j’appelle «un monde».

Un monde, bien compris, émerge du contact entre l’esprit et la Terre. Quand le contact est sensible, intelligent, subtil, on a un monde au sens plein de ce mot, quand le contact est stupide et brutal, on n’a plus de monde, plus de culture, seulement, et de plus en plus, une accumulation d’immonde.

Tout a commencé pour moi dans un territoire de vingt kilomètres carrés sur la côte ouest de l’Écosse, et dans un rapport direct avec les choses de la nature. On me dira peut-être que tout le monde n’a pas accès à un contexte naturel. J’en suis bien conscient. Mais c’est la reconnaissance de l’importance d’un tel contexte qui peut servir de point de départ à une prise de conscience radicale, donc à une politique, à une éducation différentes. Et même dans les contextes urbains les plus défavorisés, il y a toujours des signes, des traces, que l’on peut repérer, auxquels on peut être sensible une fois que l’esprit a été éveillé et orienté.

Afin de renouveler et d’étendre mon expérience initiale radicale, j’ai traversé divers territoires, toujours dans le but d’amplifier mon sens et ma connaissance des choses. Et je continue à le faire, car il ne faut jamais perdre le contact entre l’idée et la sensation, la pensée et l’émotion.

C’est en 1979, en voyageant, pérégrinant, déambulant (j’emploie tous ces verbes, toutes ces méthodes, selon les occasions et les contextes) le long de la côte nord du Saint-Laurent, en route vers le Labrador, que l’idée de la géopoétique a pris forme. J’ai relaté ce voyage, j’ai essayé de dire toute l’ampleur de la sensation, de l’idée, dans le livre La Route bleue.

D’autres livres ont suivi, qui non seulement illustrent le propos, mais avancent de nouvelles propositions.

C’est dans Le Plateau de l’Albatros que j’ai dressé, aux points de vue philosophique, scientifique et poétique, la cartographie la plus complète de ce concept de géopoétique que je voyais émerger de plus en plus distinctement dans mon travail et dont je sentais de plus en plus la nécessité dans notre contexte général. La géopoétique est en effet une théorie-pratique qui peut donner un fondement et des perspectives à toutes sortes de pratiques (scientifiques, artistiques, etc.) qui tentent de sortir aujourd'hui de disciplines trop étroites, mais qui n’ont pas encore trouvé une assise et donc une dynamique durable.

À ces approches scientifique, philosophique et poétique, j’ai ajouté des portraits existentiels et intellectuels de proto-géopoéticiens tels que Humboldt, Thoreau ou Segalen, d’abord pour insister sur le fait que la pensée ne se sépare pas de la vie vécue, que la théorie s’enracine dans le réel, mais aussi pour montrer que l’idée géopoétique a été latente chez plusieurs individus à travers l’espace et le temps. Une idée sans prédécesseurs n’est qu’une fantaisie. De l’œuvre de ces prédécesseurs, je fais des lectures érosives, dynamisantes. Il ne s’agit pas seulement d’érudition et d’histoire, il s’agit de tracer une géographie de l’esprit.

C’est pour garder à l’idée géopoétique toute sa précision et toutes ses perspectives que j’ai décidé de fonder, en 1989, l’Institut international de géopoétique.

Quelques années plus tard, j’ai lancé le projet organisationnel d’un « archipel » d’ateliers à travers le monde, qui appliquerait l’idée géopoétique à divers contextes locaux.

L’idée géopoétique avance et se déploie, les ateliers travaillent de diverses façons, l’Institut maintient le cap et garde ouvertes les perspectives.

Kenneth White

*

(Le livre de Kenneth White, intitulé La danse du chamane sur le glacier : aux sources d'un art à la hauteur de la terre et à la mesure du monde, a été illustré par le peintre surréaliste Jorge Camacho.)

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