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jeudi 23 octobre 2014

Paul Sanda

                                                           SUITE INITIATIQUE


Comme au ciel, je suis à Cordes. Je m’incline sur la Bride : j’embrasse le vide. Voici : à l’expiration de la contemplation la Cité, dénudée par mon œil, se tourne d’elle-même vers son écriture essentielle.
     J’écris à son ventre ; c’est depuis son ventre éternel. Je veille à ses créneaux, comme une sentinelle ici scrutait toujours le nord : les oiseaux à s’envoler. La belle étoile me dira l’armée adverse, dans les sucs de bois frais, dans la cabale des arbres. Au jour, j’aborderai l’huile et la poix, ce que l’on jette sur l’ignorance. La Cité parle avec ses Anges, à la bouche de son puits déchiré.

     Voilà que les nuits s’en viennent, que les nuits appellent les rites. Des nuits différentes, voulues dans l’intervalle. Avec force – avec magnificence –  on y remonte la profondeur, les clavicules, les singularités templières, et les oracles à l’odeur de rose.
     Mes nuits sont des jours, des jugulaires, qui imposent le rythme du sang. Mon sang ne souffle pas, comme il est irrigué d’élixir : je peux parler, respirer, voir l’avenir il est vrai, savoir l’heure de mon retour et de ma réintégration. Mais quelle importance ? Sûr que l’on pourrait mourir sans avoir éprouvé la juste parole.

     L’éveil se suspend déjà dans les ruelles, aux tours, aux portes, au dédale... Et voici que je déambule entre les signes de la pierre, le janus subtil, la fleur aux cinq pétales, la tête de maure et la tête rouge, l’inclinaison de la salamandre. Comme accroché à l’échauffement, au murmure de la cuisson, au sifflement du chaudron, de l’alambic, de la retorte, le dernier évangile circule jusqu’à mes murs, à ma distillation. Contre ma pensée soudaine, les lilas d’Espagne s’arrêtent au nom d’Isis.
     Un jour, je saurai la vision de Jonas : comme cette eau me rendra l’or potable… Je verrai, à la nuit, la construction des Maîtres, comme j’en dépose le secret ; comme j’en garde mon pied sur le seuil…

     Comme au ciel, je suis à Cordes. J’inspire, j’aspire, sans briser le fil d’or qui lie mes lèvres au cœur de mon silence. C’est un autel qui se construit dans l’eau de mes mains, dans la peau de mon ventre, dans le creux de mon soleil tant obscur. Si je deviens immense, c’est à la nasse du souffle, au petit filet de bras de la prière la plus étincelante.
     Merci pour la moisson ô mon Maître, mon Atalante est bien venue sur mon rivage, pour s’y réfugier. Je ne sais si la lune a pu bouillir au creux de tes fagots, mais je sais maintenant quel est le dragon qui s’envole à nos lames de désespoir.

     Je sais maintenant que les nuits qui reviennent sont les nuits des rites disparus. Des nuits indifférentes, dissociées dans l’intervalle... Avec force – avec splendeur – on y admet le vertige immodéré pour la hauteur, les pélicans, les syllabes des Archanges, l’incroyable Ascension et les oracles à l’odeur de rose.
     Je marcherai la nuit dans les artères : où les armées ont passé. Je voudrai les joyaux, les reliques, les lapidaires ; je dirai les luminaires soudain si vivants. Je parlerai par les citadelles percées au creux des tombeaux, je parlerai de la couronne, de la sourate et du premier pays noir. Le vent portera jusqu’à mon front la flamme de la véritable nuée.

     Comme au ciel, je suis à Cordes. Dans la circulation du grand vide : je sais la montée de Sirius, la conjonction. Un chant syriaque va bercer ma blessure : je serai immobile, au temps brutal, dans la nuée des sauterelles. Dans l’aspiration de la spirale. Et quelque traînée de feu nourrira encore mon ardeur.
     Qui poursuivra la route touchera à la métamorphose, à la cruauté, à la turpitude, à la béatitude, à la vindicte, à la déchirure, à la tendresse, à la joie, à la crispation et à son reflet, à la perfection sans doute. Il saura dans les méandres de l’oye que les chemins de la nuit se dérobent pour mieux se libérer. Que les chemins se croisent comme ils se sont livrés. Alors à mes nouveaux mots futurs les chemins de la nuit se sont refermés comme des livres.


 Paul Sanda,

en hommage à Maurice Blanchard.
Six poèmes inédits écrits à Cordes, 
sous les feux de la grande coction 
du vendredi saint, 2012.

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