mercredi 9 octobre 2013

Jean-Pierre Lassalle

MES MOIRES


J'avais appris les visages. Souvent, je les récitais pour éviter qu'ils ne s'envolent et explosent comme ballons de fête. Je me mettais devant un vieux mur rimeux et chargé de mousse, de pariétaires et de nombrils de Vénus. J'attendais l'embrunissement du jour où la lumière se fait rasante. Les rares passants s'asgrelissaient dans leurs ombres atténuantes. A chef de pièce, ils avaient disparu et je pouvais enfin réciter les visages.  Les fusques et les pallides, les cruciants et les polides, les vénustes aux yeux qui voltigent.Ceux qui offrent le despris, ceux qui sont clouis à tout regard, les luctueux comme les tendres. Je m'enhortais à tous les retenir, par un effort constant et méritoire, sans appuyes d'aucune sorte. Ma seule compagnie était dans les empenons de mes moires fichés droit vers le mur cherchant les silex fosselus. Je récitais les visages en psalmodie même les consternants même  ceux qui dardaient les cingles cruels des pautonières. Quand la nuit tombait sur les pariétaires, les visages avaient tous fui s'échappant de mes moires.
 
 
Jean-Pierre Lassalle,
L'Écart Issolud, suivi d'Agalmata.  Toulouse, éditions M. C. P., 2001.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire