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mardi 10 juin 2014

Patrick Lepetit sur Jacques Abeille


   
Vers la béance azurée 
Les Mers perdues, de François Schuiten et Jacques Abeille
"Je suis au bout du monde/dans la paix des hivers."
Jacques Abeille

 "À l'origine, il y a un roman", un roman qui a une histoire compliquée, "maudite", dit Jacques Abeille, "presque une légende noire", et, incontournables "happy few" d'une nouvelle eau, une poignée de lecteurs passionnés, de "passeurs" fascinés "qui se transmettent le livre comme un mythe, ou un rituel". Il est ici question, bien entendu, du fabuleux récit intitulé Les Jardins Statuaires, rêverie poétique, en fait, initialement parue chez Flammarion en 1982, qui nous donne le droit de nous interroger sur le sens exact que l'écrivain bordelais, issu en droite ligne du surréalisme, donne au mot roman. Or de ce livre, "un jour, François Schuiten (…) a eu un exemplaire entre les mains". En quelques mots, sur le ton de la confidence lâchée comme à regret, dans les dernières pages des Mers Perdues, tout est dit, et le reste aussi, de cette complicité, en particulier, teintée d'intimité, de l'ampleur des "correspondances", comme le souligne l'éditeur, des similitudes, qui ne pouvaient que rapprocher l'auteur du Cycle des Contrées du dessinateur de ceux des Cités Obscures ou des Terres Creuses. Et, de fait, comment ne pas voir à quel point cette relation privilégiée entre les deux artistes éclaire celle qui lie les deux principaux protagonistes humains de leur opus commun.
     Récit intemporel d'une expédition montée par un mystérieux commanditaire dont nous ignorerons tout, l'ouvrage commence comme un roman épistolaire, ce qui permet à l'auteur de graduer la narration et justifie le fait que le narrateur ignore ce qui va suivre, mais se terminera en journal intime. Les lettres ainsi livrées à notre curiosité dans un premier temps sont censées être adressées à un tout aussi mystérieux correspondant et sont rédigées parallèlement à une série de comptes rendus destinés au bailleur de fond, compte rendus dont nous n'avons pour notre part que le reflet, en quelque sorte, sous la forme de planches et d'esquisses. Le groupe lancé à la recherche des légendaires Mers Perdues, une "équipée" qui n'a peut-être "pas d'autre fin que celle par chacun assignée à sa propre démarche", est constitué de quatre personnages aux motivations contradictoires, dont aucun ne "connaît le but de l'aventure", des individus non dépourvus de qualités mais faisant plus ou moins figure de marginaux, de "rêveurs malchanceux", dans la société dont ils sont issus. Sont ainsi réunis, sans que leurs noms, détails insignifiants, soient jamais mentionnés, un guide, homme d'action "enveloppé de la vacuité d'une insoutenable nostalgie" d'une autre époque, individu primaire qui disparaîtra rapidement, "acculé à la mort par le sentiment vertigineux de la vanité de l'entreprise", une géologue, "de la race des savants instinctifs qui ne méprisent nullement l'imagination", une "contemplative" qui "ne parle pas seulement d'énergies mécaniques mais de puissances vivantes, comme si à ses yeux le monde minéral était de chair", un dessinateur en quête d'une "qualité de vision", homme ayant "reçu une formation académique dans une école des Beaux Arts" ou plus exactement une "initiation car il est manifeste que s'est ouvert en lui ce lieu de la pensée où les cristallisations du songe épousent la pure rigueur des mathématiques" et enfin un écrivain, le narrateur, choisi, selon lui, "parce que (son) écriture ne risquait pas de contrarier les dessins", recruté en tout état de cause pour rédiger "à la main" le récit du voyage, ce qui trahit au passage, de la part de l'employeur inconnu, "une volonté singulière, insolite, d'en passer par des procédures artisanales que l'on qualifierait volontiers d'incertaines", mortelles à l'image des civilisations. À propos du dessinateur, son plus proche compagnon, au contact duquel il "découvr(e) que dessiner ne consist(e) pas seulement à capter d'un œil preste les jeux incessants et fugaces de l'ombre et de la lumière mais à saisir aussi l'entrelacement du plein et du vide que révèlent dans les choses mêmes les valeurs claires ou obscures", le narrateur, qui réalise quant à lui au fil de son travail, esquissant ainsi une véritable théorie de l'art, que "les mots sont faits pour libérer notre perception et que la rhétorique n'a pas pour fin l'harmonie verbale mais le jaillissement d'une langue incantatoire qui émane de la beauté sous-jacente des choses et d'une tension vers leur image", confie : "Sans que je puisse distinguer s'il s'agissait d'une vertu exceptionnelle ou d'une menaçante fêlure de l'âme, il m'apparaissait que la vocation de cet artiste se fondait peut-être sur une incoercible perception de l'absence". À ces quatre personnages principaux viennent s'ajouter quelques "Hulains", "petits hommes vifs et farouches appartenant à une peuplade quasi-mythique", parents lointains des éleveurs de statues des Jardins, mais aussi habiles métallurgistes, comme tels craints et méprisés, et de surcroit doués de l'art de disparaître entre les pierres, à la manière des serpents ou des représentants des premiers peuples prompts à se fondre dans le contexte - par ailleurs "refoulés hors de toute mémoire humaine dans l'irrémédiable désert de l'oubli".Il convient en outre d'inscrire parmi les protagonistes de cette histoire, un environnement le plus souvent désertique qui a tout du "paysage intérieur" cher aux surréalistes et théorisé notamment par l'écrivain britannique J.G.Ballard, "paysage de pierraille grise et de dunes ternes où l'eau était rare et toute trace d'humanité abolie", semblable du reste à celui qu'on pourrait contempler, fait observer avec beaucoup de perspicacité notre "plumitif", si "une guerre apocalyptique avait dévasté ce monde désormais silencieux". Au cours de leur progression, les explorateurs découvrent un site industriel abandonné d'une "ampleur et (d'une) complexité" dépassant tout ce qu'ils ont pu connaître auparavant, relevant, selon la géologue, d'un "délire technicien fonctionnant en circuit fermé" et figurant, selon le narrateur, "les ruines de notre propre futur", découverte qui s'apparente à la première étape d'un glissement progressif vers un autre monde, un au-delà dont les contours restent encore parfaitement indistincts. Puis leur périple les mène au pied d'une étrange tour sculptée dans la masse mais semblable à "quelque monstrueux gastéropode".Après une violente tempête de sable illustrant les "désordres environnants" et qui provoque un "obscur enfouissement" à caractère initiatique, nos voyageurs parviennent aux abords d'une ville murée dont des statues représentant des géants de pierre, qui éveillent chez les Hulains une "terreur sacrée", barrent toutes les issues. Ces "monstres", aux visages marqués par une "expression douloureuse", "surgis du sol en arborescences anthropomorphes" sous l'effet de poussées profondes, plus formidables encore que ceux du désert, pullulent dans la cité dont "ils ont broyé sous leur poids la plupart des édifices", ce qui laisse l'impression qu'une "catastrophe" s'est "abattue sur le site" - et ces images ne peuvent pas ne pas faire penser à certains passages des Jardins Statuaires. Et pour cause, puisque Les Mers Perdues viennent apporter quelques nouvelles touches au tableau brossé précédemment par Jacques Abeille. Interrogés par leurs compagnons de route, les Hulains expliquent que selon leurs légendes, ces géants jaillis du sol, "esprits de la terre bienveillants", et pour eux ils le sont forcément, "parés des détails anatomiques hérités du rêve", de "particularités (…) signifia(nt) l'alliance des hommes et du reste de la nature", faisaient jadis l'objet d'un culte "abandonné du fait de la folie" de ces derniers, ce qui entraina leur dessiccation et leur effondrement, voire leur destruction. Quelques anciens adeptes des antiques croyances, poursuivent les légendes, "parvinrent à échapper à la folie de ce désir de mort et partirent vers l'Occident, emportant avec eux des semences des esprits de la terre que leurs connaissances secrètes leur avaient permis de sélectionner", sans jamais parvenir toutefois, le pacte ayant été rompu, "à réveiller sur leur nouveau territoire les forces obscures et chaudes de la terre" - ce qui ne manquera pas d'éveiller l'attention des promeneurs des Contrées, surtout lorsqu'ils remarqueront un peu plus loin que notre épistolier a le sentiment "d'être entré dans le monde des légendes" et de s'y être "avancé au point de contempler leurs sources"… Après la défection de la géologue, dépositaire d'une connaissance rationnelle mais "ébranlée dans ses certitudes scientifiques" et partie s'abîmer dans "l'univers légendaire des Hulains", selon le narrateur, celui-ci et son complice dessinateur, poursuivant leur périple, tombent sur une nouvelle statue, représentant un ours, cette fois, et percée de galeries qu'ils explorent, persuadés de parcourir "un organisme vivant" dont ils sont "en quelque sorte les parasites". Et leur vient, comme au lecteur conscient des limites de la civilisation matérialiste et technicienne dans laquelle il vit, comme au Hulain, qui n'en est peut-être que le double et fait observer qu' "en imposant en creux les marques de leurs méfaits sur le paysage qui les entoure, les hommes, depuis des temps fort reculés, se sont assurés que perdurerait la honte qui est le vrai chemin de la barbarie", l'horrible soupçon que la démarche des foreurs de galeries ayant perdu le sens de ce "moment où l'esprit ne se distinguait pas de la matière" rompt "de la manière la plus brutale avec l'ancienne alliance pour inventer une idée nouvelle de la liberté, fondée sur la violence et le mépris" - à nouveau le pacte brisé. Ainsi nos deux personnages vont-ils toujours de l'avant, de mer en mer vers la mer ultime à moins qu'il ne s'agisse toujours de la même tant les repères géographiques sont illisibles ou peu fiables - "les mers perdues, la dénomination même signifiait une diversité dans un élément muable où nulle frontière nette ne pouvait s'inscrire ni aucune ligne de partage se laisser discerner ; les mers perdues n'étaient peut-être ainsi qualifiées que dans leur pouvoir d'égarement" - à travers des parages semés de statues féminines, plus grandes et plus belles, pleines de noblesse, de charme et d'élégance mais pour la plupart mutilées et, à ce titre, les fascinant "douloureusement", parfois félines et tachetées, parfois marquées du signe du divin, selon les "terroirs" dont elles s'arrachent, les deux compères et leurs guides progressent vers le lieu même de l'origine des mythes, celui également, semble-t'il, "où avait commencé la folie des hommes", ce lieu où l'on ne peut en définitive parvenir que seul avec soi-même après avoir capté la "charge émotionnelle secrète des choses". Et au bord de la dernière des mers perdues, sur la "côte des tempêtes", après avoir réalisé que l'édifice qu'ils contemplent "n'a (…) d'autre fin que de stabiliser le sol en écrasant la croissance de la statue géante" qui pousse en dessous, les deux hommes finissent par découvrir ce qui depuis le début courrait en filigrane, "l'existence d'un conflit dont les hommes avaient pris l'initiative" pour empêcher le surgissement des statues dont la dernière rencontrée est ophidienne, manifestation de la "dimension panique des puissances chtoniennes" - ce qui nous renvoie pour le coup à la question de l'origine de la folie destructrice dont il est si souvent question, surtout lorsque l'on comprend que les Hulains sont les véritables commanditaires de l'expédition destinée à permettre, en fait, la transmission des arcanes et du souvenir en présomption de "promesse de réconciliation" comme l'écrit Corinne Desportes ! "Une telle aventure", note le chroniqueur au moment d'interrompre définitivement son journal écrit pour mémoire, au moment où l'auteur achève ce conte philosophique, "peut-elle avoir une fin ?" - et de fait, ayant résolu, selon ses propres termes, la dernière énigme, il ne lui reste plus, frêle silhouette dans la nébulosité du rêve, qu'à s'engager sur le pont métaphoriquement inachevé qui s'offre à lui pour aller se perdre dans la "béance azurée du lointain", la mère ultime ?

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