un choix de documents récents du mouvement surréaliste et de ses alentours (1990-2015), par David Nadeau
samedi 23 novembre 2013
vendredi 22 novembre 2013
mercredi 20 novembre 2013
mardi 19 novembre 2013
lundi 18 novembre 2013
dimanche 17 novembre 2013
samedi 16 novembre 2013
vendredi 15 novembre 2013
mercredi 13 novembre 2013
lundi 11 novembre 2013
Fabrice Pascaud
TAIRE MA PRÉSENCE
L’araignée du matin tisse son chagrin en fines dentelles de feu.
Des flammèches d’or se dressent et forment une muraille contre les regards anxieux.
Mes empreintes se dérobent, je pars sans laisser d’adresse.
À qui veut en percer le mystère, la clef est derrière le mur.
Le mur ?
Oui, le doux murmure du silence juste à minuit une, à peine partagé entre chiens et chiens. Le loup ? Il est déjà ailleurs ; quelle idée !
Un rire aigu fait grincer les volets d’effroi.
Les barreaux des cellules se ramollissent par trop d’assiduités suspectes.
Ne pas confier au petit jour les plaintes de la nuit. Les laisser se blottir dans les yeux du chat endormi à l’entrée du cimetière des anonymes. Ce chat, à la dérobée de mes rêves, y reconnaîtra les siens tout en se drapant de mon attente.
Avec précaution, j’évite le frôlement des rues sur mon ombre afin que le passé ne me rattrape point.
La richesse de l’ennui surgit au cœur de l’errance, seul espace disponible à la découverte. Ne jamais répondre au premier signe, c’est un passant de l’éphémère égaré.
« L’évasion n’est pas si loin » me confie un oiseau à l’aile barrée de pétales. Devrais-je y lire une invitation à cueillir les envolées de l’instant ? Passons.
Les trottoirs se démobilisent sous la poussée des siècles. Les siècles se réfléchissent les uns les autres dans le palais des glaces de l’histoire. C’est à ce moment-là que le gué des deux rives s’évanouit.
Taire ma présence pour m’effacer au futur…
Fabrice Pascaud
samedi 9 novembre 2013
Eva Svankmajerova
Une armoire réalisée par Eva Svankmajerova, pour une exposition collective du groupe surréaliste pragois.
jeudi 7 novembre 2013
mardi 5 novembre 2013
Ody Saban
BIOGRAPHIE
Ody
Saban est née le 30 avril 1953, enfermée à triple tour dans le
ghetto juif sépharade d'Istanbul. Cependant, neuf ans plus tard, au
grand scandale des juifs musulmans comme des Turcs juifs, sa mère
divorce puis se remarie avec un artisan musulman. De neuf à seize
ans, Ody s'initie avec son beau-père aux arts de la restauration de
miniatures, d'enluminures, de fresques, de toiles, de peintures sur
porcelaine et sur verre. Elle reçoit une éducation catholique par
les sœurs françaises et italiennes.
A seize ans, elle fuit la dictature turque et s'expatrie dans l'état d'Israël. Elle épouse alors la cause du peuple Palestinien.
Pendant dix ans, en Israël, puis à Paris, elle travaille un peu partout. Cela lui permet d'obtenir un diplôme d'Arts plastiques à l'Université de Haïfa en 1976 et de fréquenter, à Paris, en 1977, les Beaux-Arts ( jusqu'en 1980). Après quoi, elle habitera Manhattan avec le photographe Gilles Perret.
A seize ans, elle fuit la dictature turque et s'expatrie dans l'état d'Israël. Elle épouse alors la cause du peuple Palestinien.
Pendant dix ans, en Israël, puis à Paris, elle travaille un peu partout. Cela lui permet d'obtenir un diplôme d'Arts plastiques à l'Université de Haïfa en 1976 et de fréquenter, à Paris, en 1977, les Beaux-Arts ( jusqu'en 1980). Après quoi, elle habitera Manhattan avec le photographe Gilles Perret.
Ses longues dérives dans New York donneront lieu par la suite à deux livres. À New York, elle y monte des sculptures monumentales en papier mousseline très fin, toutes destinées à être dispersées par le vent. Parmi elles, un grand cerf-volant de sept mètres avec des masques et des seins. Parmi ses nombreuses expressions artistiques, elle pratique la danse, la peinture, la poésie et des performances dans des squats d'artistes et joue un rôle important dans le mouvement Art Cloche, en 1983. Parallèlement, elle a comencé une œuvre personnelle, qui mêle des phrases en plusieurs langues à ses peintures aussi bien sur des carrés de 10 cm par 10 cm que sur des rouleaux de 20 mètres. Elle fonde, à Paris, le mouvement Singulières Plurielles, puis Art et Regard de Femmes.
Lors d'un séjour à Boston, elle réalise une série d'aquarelles sur les oiseaux et les oiseleurs. Elle continuera longtemps à peindre des personnages à plumes. Elle écrit un reportage sur la prison des femmes d'El Passo ( Texas) où sont enfermées des Salvadoriennes fuyant les escadrons de la mort et traitées comme des bêtes de cirque par une famille de fous. Elle donne un spectacle de théâtre lors d'une visite guidée de la prison d'Alcatraz. Les gardiens sont assez surpris pour qu'elle soit pas inquiétée. C'est en Californie qu'elle commence à peindre de grandes toiles qui ont certaines analogies avec la peinture de Léonora Carrington qu'elle ne découvrira qu'un peu plus tard. Sa peinture, qui est son activité principale, évolue vers une inspiration plus profondément érotique et plus lucidement créatrice de mythes nouveaux. Elle s'implique également dans différents mouvements de femmes. Après un long séjour aux Etats-Unis, elle rentre en France où elle réside actuellement et épouse un homme qui lui donnera un enfant, sa fille Eden, en 1982.
Dès 1990 elle réalise un livre "entier", abondamment sculpté, peint, écrit, calligraphié, imprégné de bribes d'objets, de plantes, de parfums... Cet objet vivant de 5 kilogrammes est la continuation d'une bibliothèque magique. Elle sympathise en 1990 avec Vincent Bounoure, qui a permis la continuation du mouvement surréaliste français après le bouleversement profond qui suivit la mort d'André Breton en 1966. Elle participe dès lors aux principales activités du groupe de Paris du mouvement surréaliste (expositions collectives, tracts, manifestations, contes, poèmes, créations de jeux, réflexions...). Avant comme après la mort de Vincent Bounoure en 1996, elle collabore aussi aux revues internationales Analogon (Prague), SURR (Paris), Salamandra (Madrid). Elle participe à beaucoup de réunions où se côtoient des surréalistes actifs du vivant d'André Breton et de nouvelles générations. Peu à peu, elle fera connaissance de surréaliste d’autres pays où existe un mouvement surréaliste novateur (Tchéquie, Slovaquie, Angleterre, Suède, Espagne, USA, Ioannina Athènes…).
Elle fraternise avec L'art Brut et Singulier, côtoie les groupes de recherche Art et Psy. En 1998, elle vit quelques jours à Chicago, chez Franklin Rosement et Pénélope Rosemont. Grâce aux écrits de Pénélope, elle découvre de nouvelles créatrices de haut niveau dans l'histoire du surréalisme. Elle sympathise avec Gérard Sendrey qui a fondé le Musée de la Création Franche, à Bègles. Une longue correspondance commence. Elle fait un art qui est très érotique et très fort, qui a des affinités avec l’œuvre d'Aloise.
Elle commence à soutenir en 1993 l'art des fous et des handicapés mentaux comme les trisomiques 21et collabore aux différents mouvements d'outsider Français et étrangers. Elle diffuse actuellement l'oeuvre d'Albert Mouhadeb enfermé à l'hôpital psychiatrique de Tel Aviv.
Ody
Saban dessine à l'encre de Chine sur du papier mousseline, pratique
l'aquarelle et la peinture (huile et acrylique). Ces sortes de
broderies aux couleurs chaudes rappellent les miniatures, mais aussi
l'univers cosmopolite qui règne en Turquie, ce dont elle reste imprégnée. Ses dessins évoquent l'érotisme amoureux et chaque
feuille est remplie d'enchevêtrements de corps, de visages, de
fleurs, exprimant ainsi la plénitude féminine. Si elle s'identifie
à Lilith, la femme maudite, c'est pour mieux combattre la misogynie,
mais aussi pour révéler la magie qui se dégage de son univers
chargé d'onirisme fantastique. Depuis 1977, elle a participé à
plus de 60 expositions personnelles et a participé à des centaines
d'expositions de groupe.
Thomas Mordant
samedi 2 novembre 2013
jeudi 31 octobre 2013
objets oniriques et objets trouvés (Other air)
Deux photographies de l'exposition internationale du surréalisme Other air, qui a eu lieu à Prague en 2012.
mercredi 30 octobre 2013
mardi 29 octobre 2013
dimanche 27 octobre 2013
vendredi 25 octobre 2013
jeudi 24 octobre 2013
mercredi 23 octobre 2013
mardi 22 octobre 2013
dimanche 20 octobre 2013
Joel Gayraud, à propos du Roman-contre, d'Anne-Catherine Caron
ROMAN
CONTRE
Le Roman contre de Catherine Caron m'accompagne depuis bientôt
trente-cinq ans. Cette petite toile écrue, semée de carrés dessinés à l'encre
brune qui rappelle la couleur sépia des photographies anciennes, m'est si familière qu'elle paraît avoir
toujours été là, se greffant à de nouveaux murs à chacun de mes déménagements.
Il me plaît de penser que, semblable à une plaque sensible, non à la lumière,
mais aux événements quotidiens, aux paroles lancées ou étouffées, aux gestes
ébauchés ou accomplis, et aussi bien à tous les possibles non réalisés, elle se
soit imprégnée peu à peu de tout ce qu'elle a senti vivre en moi, chez moi et
autour de moi. Elle rejoignait ainsi sa signification primitive, qui était de
convier le « lecteur » à y projeter l'histoire qu'il lui convenait librement
d'imaginer. Aussi ce roman aux cases vides qu'avait conçu une jeune femme de
dix-huit ans pour que le regard d'autrui en écrive et en déchiffre
simultanément les pages virtuelles, porte-t-il sans doute, en une surcharge
invisible, la mémoire de discussions passionnées, de projets démesurés, de
récits mirifiques, autant que de banalités désolantes, comme si chacun des
petits carrés alignés sur la toile contenait imaginairement un chapitre réel de
ma biographie rêvée.
Roman
contre, mais contre quoi ? Une première version, que je n'ai pas connue,
car vite soumise à la censure du repentir précisait : contre l'ignorance. Cette prise de position a sans doute paru trop
présomptueuse à celle qui, si jeune, avait encore tant à apprendre, et d'abord
de la vie; elle a préféré l'effacer, et laisser indéterminée la visée, lui
ouvrant du même coup un plus vaste champ de tir. Contre tout ce qui mérite
d'être critiqué, donc, et dès lors l'entreprise est sans limites. Mais, avec le
recul, il me plaît fort que l'ignorance ait été prise pour cible en priorité,
tant cet outrage capital contre l'esprit a été systématiquement entretenu
durant toutes ces années par les instances médiatiques et culturelles, voire
érigé en valeur suprême d'une post-modernité décomplexée. Exactement ce à quoi
Catherine Caron, dans l'inactualité radicale de sa démarche, a toujours su
s'opposer.
Joël Gayraud
samedi 19 octobre 2013
Jean-Gabriel Jonin, Genitrix
« Dans les sculptures-assemblages de Jean-Gabriel JONIN les Christ, souvent démembrés et rétablis en leur royauté originelle et ultime, ne sont pas sans symboliser l'osirisation. Si ces Christ, un temps en croix, furent démembrés, peut-être par la bêtise des hommes, ils sont reconstitués, « deux fois nés », dans une nouvelle harmonie qui ne rejette rien, qui intègre même ce qui peut être considéré comme absolument contre nature, comme ces circuits imprimés qui, ici et là, nous rappellent qu'être libre c'est s'affranchir du programme. »
Rémi Boyer
Source: http://www.jean-gabriel-jonin.com/page/galerie-2
vendredi 18 octobre 2013
jeudi 17 octobre 2013
mercredi 16 octobre 2013
samedi 12 octobre 2013
Pierre-André Sauvageot, Rue K.
Un photogramme extrait de Rue K., un court-métrage de Pierre-André Sauvageot.
Source: http://pa.sauvageot.free.fr/
vendredi 11 octobre 2013
mercredi 9 octobre 2013
Jean-Pierre Lassalle
MES MOIRES
J'avais appris les visages. Souvent, je les récitais pour éviter qu'ils ne s'envolent et explosent comme ballons de fête. Je me mettais devant un vieux mur rimeux et chargé de mousse, de pariétaires et de nombrils de Vénus. J'attendais l'embrunissement du jour où la lumière se fait rasante. Les rares passants s'asgrelissaient dans leurs ombres atténuantes. A chef de pièce, ils avaient disparu et je pouvais enfin réciter les visages. Les fusques et les pallides, les cruciants et les polides, les vénustes aux yeux qui voltigent.Ceux qui offrent le despris, ceux qui sont clouis à tout regard, les luctueux comme les tendres. Je m'enhortais à tous les retenir, par un effort constant et méritoire, sans appuyes d'aucune sorte. Ma seule compagnie était dans les empenons de mes moires fichés droit vers le mur cherchant les silex fosselus. Je récitais les visages en psalmodie même les consternants même ceux qui dardaient les cingles cruels des pautonières. Quand la nuit tombait sur les pariétaires, les visages avaient tous fui s'échappant de mes moires.
Jean-Pierre Lassalle,
L'Écart Issolud, suivi d'Agalmata. Toulouse, éditions M. C. P., 2001.
lundi 7 octobre 2013
mercredi 2 octobre 2013
dimanche 29 septembre 2013
vendredi 27 septembre 2013
mercredi 25 septembre 2013
Mauro Placi
Maintenir en bordure de soi
mais en deçà jamais dans le domaine public des vitrines
les frissons de dégoût provoqués par l'aspect
saccagé des vignes humaines
Maintenir en bordure de soi
la répulsion convulsive
Plus tard
quand la pluie tombe à verse et nettoie la face étiolée du monde
Se détacher des sols en jachère préconstruits et ne plus jamais regretter
le jour et ses naufrages
Mauro Placi
Passage à nouveau (boèmes), Éditions Surréalistes, 2008
mardi 24 septembre 2013
lundi 23 septembre 2013
Joël Gayraud
DU SUJET DANS LE RÊVE
Celui qui est en moi qui rêve, à quelle condition peut-il dire « je » ? À en juger par ma propre expérience, je répondrais que cet hôte singulier peut le dire à toutes les conditions qu'il choisira de se donner, à l'exception d'une seule, qui échappe à ses capacités, celle de pouvoir communiquer au reste du monde par la parole ce qu'il rêve au moment où il le rêve (j'écarte délibérément les propos prononcés à haute voix par le dormeur, et qui généralement ne font l'objet d'aucun souvenir au réveil). Que le je du rêve dise « je » pour me faire croire que j'ai un moi bien défini qui ne ferait chaque nuit que dérober un nouveau costume au vestiaire somptueux du désir, soit, je lui passerai volontiers cette concession à la grammaire. S'il prolonge ce « je » par quelque verbe exprimant l'usage habituel, voire rationnel, de la pensée, je ne trouverai également rien à y redire. Les capacités d'abstraction, on le sait, ne sont aucunement suspendues dans les rêves et, de ceux de Cardan et de Kekulé, la science est redevable pour le premier des nombres imaginaires et pour le second de la structure moléculaire du benzène. Du reste, dans la mesure où, suivant Freud, le rêve est un accomplissement de désir, tout indique que le désir de pensée y est l'un des seuls à pouvoir s'accomplir directement, plutôt que celui, par exemple, de boire un verre de bourgogne, qui devra en passer nécessairement par la représentation. Mais ce n'est pas le « je pense » qui m'occupe, c'est le « je rêve », accompagné du léger vertige que nous donne aussitôt cette simple énonciation. En effet, lorsque le je du rêve dit « je rêve », il produit un énoncé d'une espèce fort singulière : un énoncé proprement imprononçable. Nul ne peut le prononcer et le réaliser simultanément. Si je prononce « je rêve », c'est que « je », hic et nunc, ne rêve pas. Dans ce cas, le sujet « je » est bien éveillé et la forme verbale « rêve » n'a pas le sens plein que j'emploierai si, par exemple, voyant la femme qui dort auprès de moi battre des paupières ou murmurer dans son sommeil, je constate, ému : « Elle rêve ». Pour conjuguer le verbe rêver dans son sens propre à la première personne, je dois toujours l'assortir de conditions de temporalité qui l'excluent de l'actuel : je peux dire très légitimement « je rêvais », « j'ai rêvé », « je rêve de temps en temps » ou « je rêve très souvent », mais jamais « je rêve » tout court.
Si j'examine de plus près le statut de cette phrase en
lui appliquant la fameuse distinction d'Austin entre les énoncés
performatifs et constatifs, je n'hésiterai guère à l'inclure dans la
seconde catégorie : lorsque je dis « je rêve » dans mes songes, celui
qui rêve en moi semble bien constater qu'il est en train de rêver, comme
celui qui dit « je voyage » constate qu'il est en train de voyager.
Cependant chacun admettra qu'à moins de voyager dans sa tête ou dans ses
souvenirs, le voyage est une forme d'activité bien distincte de la
conscience du voyage, alors qu'il en va tout autrement pour l'activité
onirique : où et comment tracer une ligne de démarcation entre le fait
de rêver et la conscience de rêver ? Dire alors « je rêve », c'est
autant constater que l'on rêve que se rêver rêvant, c'est-à-dire rêver
tout simplement ; et si l'on suit la stricte définition que donne
Benveniste de l'énoncé performatif : « L'acte s'identifie avec l'énoncé
de l'acte. Le signifié est identique au référent […] Un énoncé est
performatif en ce qu'il dénomme l'acte performé », tout indique que
l'énoncé « je rêve » appartient à cette dernière catégorie. Il prend
donc, en plus de sa valeur de constat, celle d'énoncé auto-référentiel,
ce qui suffit à le définir comme acte de parole. Toutefois, une
objection majeure s'élève aussitôt : contrairement aux énoncés
performatifs tels que « je promets » qui fonde la promesse ou « je
jure » qui fonde le serment, ce n'est pas le « je rêve » qui fonde le
rêve : nul rêveur n'a besoin de dire « je rêve » pour rêver et nul rêve
ne se limite à cet unique énoncé. Voilà donc un énoncé performatif qui
se montre outrageusement indifférent à sa propre performance !
Imprononçable, rétif à la catégorisation, l'énoncé « je
rêve » se dérobe à l'analyse autant qu'à la parole, et cette dérobade ne
fait que révéler la nature essentiellement fuyante du sujet qui semble
s'y loger. Ici, le je n'a que peu à voir avec le sujet d'un énoncé
prononçable à l'état de veille : il est évident que « je rêve » pourrait
aussi bien se traduire par une phrase du type « il rêve je », où « il »
serait un impersonnel comme dans « il tonne » et « je » une sorte
d'indice de subjectivation affectant de façon variable l'ensemble du
processus onirique. Novalis notait que « nous sommes près de nous
éveiller lorsque nous rêvons que nous rêvons ». Même si cette
affirmation trop catégorique est souvent contredite par l'expérience,
elle a le mérite de souligner la labilité du sujet accédant à la
conscience de rêver, et dont du reste l'éveil ne signe que la complète
dissolution. (Entre parenthèses, ce soupçon jeté sur le sujet de nos
rêves, nous serions bien avisés de l'étendre à tous les autres énoncés
de l'état dit de veille. Nous pourrions le mettre un peu en sourdine, ce
monosyllabe atone et discret qui n'en prétend pas moins tout régir, et,
puisqu'on a évoqué les actes de parole, à les considérer moins comme
les actes d'un sujet parlant que comme les actes d'une parole se
manifestant par le truchement d'un sujet quelconque. Car lorsque je dis
« je promets », « je pardonne » ou « je jure », je ne fonde ma promesse,
mon pardon ou mon serment que pour autant que l'idée de promesse, de
pardon ou de serment est déjà attendue, ou au moins conçue comme
possible ou souhaitable, par celui à qui je m'adresse ; c'est en effet
toujours la situation extra-linguistique des parties en présence qui
impose à l'un des locuteurs de promettre, de pardonner ou de prêter
serment. Contrairement à l'apparence qu'en livre une grammaire où le
sujet est toujours implicitement affecté de l'illusion du libre arbitre,
l'acte de parole n'a rien d'un acte libre.)
Comme l'inconscient ne s'embarrasse pas du principe de
contradiction, quel rêveur, pour le regretter ou s'en réjouir, ne
s'est-il jamais entendu dire en plein songe : « Je ne rêve pas » ? Une
telle phrase, en apparence, ne saurait prendre sens qu'à l'état de
veille, lorsque la situation dans laquelle le sujet est subitement
plongé lui paraît si peu réelle qu'il est contraint de s'assurer qu'il
est bien éveillé. Mais en songe, elle est l'expression d'un curieux
déni, exempt pourtant de toute mauvaise foi, qui a pour effet
d'enraciner le sujet dans le rêve et, du même coup, puisque l'un est
l'autre, le rêve dans le sujet. « Je ne rêve pas » signifie, cette fois,
« je ne veux, ou ne peux, me réveiller ». Et de fait, au réveil, le
rêve ainsi dénié a parfois été si fort que certains de ses éléments -
personnes, lieux, situations - apparaissent comme des souvenirs réels
qui ne laissent pas de nous troubler. Par suite, contrairement à
l'énoncé positif, l'énoncé négatif apporte, avec l'effet de réalité dont
il charge le vécu onirique, l'affirmation d'une intense certitude
subjective. Lorsque le rêveur dit « je ne rêve pas », il a au plus haut
point la certitude d'être lui-même. Son indice de subjectivation est au
plus haut. C'est alors que, plus fermement que par le cogito de
Descartes, il se sent assuré de son existence. C'est alors qu'il peut
rêver vrai. C'est alors qu'il est prêt à mener la vie parallèle de Peter
Ibbetson ou les métamorphoses du vagabond stellaire de Jack London.
Joël Gayraud
(texte publié en 2005, dans le quatrième numéro de la revue S.U.RR.)
dimanche 22 septembre 2013
samedi 21 septembre 2013
Aline Gagnaire, La femme à Fontana
DANS L'ATELIER D'ALINE GAGNAIRE
Dans l'atelier du peintre il y a du spirituel dans
l'art et de la langue sauce gribiche qui fume et exhale.
Dans l'atelier du peintre qui est aussi une volière, il y a des pictogrammes qui prennent leur essor et planent comme une tentation récurrente de l'écriture.
Au 189, rue Ordener. Paris 75018. Escalier C. Atelier 37... il y a, ainsi que le faisait la fille de Nadja, des poupées à qui il convient de soulever les yeux afin de savoir ce qui se trouve derrière. Toujours derrière.
...
Les choses ont un cœur. Et la main au devenir oculaire très tôt s'en verra informée. La main aux mille yeux en latence. Tâtonnante. À l'aveuglette. Et cependant en passe de déchirer l'obscur. La main aux poils de martre, la brosse. Comme autant de membres supplémentaires à l'assaut de l'essentiel. La main au rouge sang. L'indigo. Pour que s'ouvre le rideau et qu'en guise d'introduction se profile Le Surréalisme anthropomorphe, et somme toute encore assez classique, des premières heures. Celles du temps des Réverbères. Et dans lequel, lucidité visionnaire de la dialectique oblique, en dépit des apparences (triste mot en ce pays), se trouvent déjà contenus Les Transparents de la fin du voyage.
Ils flottent, solitaires ou en grappes incertaines, ici et là, parfois troués de vagues regards et bien sûr comme leur nom l'indique : dépourvus du moindre soupçon d'épaisseur. Ils déambulent dans le vide amorphe ou tourbillonnant, visage absent, corps en sursis, impitoyables témoins de l'abandon des forces. Et par conséquent du sentiment de la mort qui à grands pas approche.
…
Dans l'atelier du peintre qui est encore et surtout un grand trou d'air où en rafales et nuées jaillissent, tourbillonnent et se percutent des tonnes de probables, une fois passée l'apaisante et si mémorable marche des Égyptiennes, il y a le cri. Le cri du clou. Le cri des tissus. De la matière sans cesse recyclée à l'ombre douce et pourtant ô combien tumultueuse de la bibliothèque.
…
Dans la grande
manufacture aux souffleries infatigables d'où l'orfèvre ne sera
jamais exclu il y a, palingénésiques, les heures qui défilent. En
amont des expositions qui se succèdent. Des expositions qui
s'espacent. Et c'est parfois et de plus en plus souvent l'oubli. Un
critique (en vogue) y passe, promettant en guise de digestif quelque
article qui évidemment ne viendra jamais. Mais qu'importe quand on
est peintre. Mais qu'importe quand on est femme. Quand, à juste
proportion jouant du spirituel comme de l’animal, soucieux de sa
métamorphose, on est parvenu à irrévocablement se situer,
insaisissable, dans cet ordre aux ramifications impromptues,
séculaires, innombrables. À l’instar bien sûr de celles de
l’arbre.
Dans l’atelier, surgi d’où, initié par qui, quand et comment ? Une puissance de racines, de branches et de feuillage. Un mystère. Une architecture superbe, iconoclaste, inspirée. Un élan si impérieux que tout jeu d’entraves, si abouti soit-il, ne saurait parvenir à endiguer son envol. Une insolence au scandale sans rupture, apte à alterner esthétisme et déchirure, brouhaha de fanfare ( à l’heure fienteuse où glapit la Mère Ubu) et longues songeries solennelles (les grands blancs encore). Une menace facétieuse. Prompte à soulever le plafond. À repousser la verrière, les murs. Une force aimable, un péril à l’humour omniprésent. Une fidélité à toute épreuve. Une obstination à, contre vents et marées, jouer la carte du vivant. Du grand vivant. Votre ami et alter ego, Aline, vous qui dans Face écriviez :
Les hommes ont oublié la
joie,
cachés derrière leurs croûtes d’épines, mâchoires ouvertes,
langues ourlets de bleus et de peurs, et
moi je me promène dans le blanc de leurs yeux fixes, dans les pores de leur peau
absente d’amour, parcourant du doigt les arêtes montagneuses de leurs sourcils
soucis je me cale contre l’arête du promontoire de leur nez,
soucieuse de préserver cette seconde où je volerai leur visage
avant que leurs lèvres, pierres de sable mouvant, ne se figent en un cri blanc.
Afin plus que jamais aujourd’hui de nous dire ce qui se trouve
derrière. Toujours derrière…cachés derrière leurs croûtes d’épines, mâchoires ouvertes,
langues ourlets de bleus et de peurs, et
moi je me promène dans le blanc de leurs yeux fixes, dans les pores de leur peau
absente d’amour, parcourant du doigt les arêtes montagneuses de leurs sourcils
soucis je me cale contre l’arête du promontoire de leur nez,
soucieuse de préserver cette seconde où je volerai leur visage
avant que leurs lèvres, pierres de sable mouvant, ne se figent en un cri blanc.
Jehan van Langhenhoven,
Talus n° 18 - novembre 2004.
jeudi 19 septembre 2013
Jorge Camacho, La préhistoire de l'homme
Photographie d'une sculpture cubique de Jorge Camacho, illustrant La danse du chamane sur le glacier : aux sources d'un art à la hauteur de la terre et à la mesure du monde, de Kenneth White.
mercredi 18 septembre 2013
dimanche 15 septembre 2013
Anny Bonnin
DE DEUX CHOSES UNE?
Nous disions « de deux choses une », je dirai : de deux
choses mille ; de mille une parmi, celle que j'ai choisie, et dont je
peux parler.
Une qui permet tout en étant « au travail » de faire place au sensible et à l'imaginaire.
Tout ce travail mené à petits pas, d'instant en instant,
par petites touches, à hauteur d'enfant, en décomposant gestes et mots.
Corps en mouvement, mots mimés, voisés, étirés, repris,
reliés aux objets choisis, à l'image, au dessin, à l'écrit. Sons
modulés, chant et musique, percussions, mélopées, jeux de voix. Parler
feutré ou crié, ou dire ou se taire. Entrer en résonance de sensible à
sensible pour, ensemble et très souvent, avec les ou l'un des deux
parents présents, permettre à l'enfant de découvrir son langage propre,
son expression, ses mots, sa voix.
Il y a un émerveillement partagé à entendre la voix
venir, les mots surgir comme d'une source claire ; victoire ressentie
par l'enfant, surpris de ses propres émissions ; jubilation.
Je relate une histoire permettant peut-être de repérer un de ces moments forts.
Antoine est assis à une petite table face à moi. Nous
terminons un jeu d'encastrement, ma stagiaire est présente, je lui
propose, en demandant implicitement du regard à Antoine, si elle serait
d'accord pour lui faire passer quelques petits items de bilan
orthophonique.
- Y t'aime ? demande-t-il avec un beau sourire.
Il semble certain de l'intérêt que nous lui portons et utilise des mots tout neufs. Nous rions, lui aussi.
Cette voie choisie rend également attentif à ces
instants où, en situation de jeu partagé, quelque chose bascule avec
perte de repères, un événement surgit, générateur d'avancées.
Pour illustrer ce propos, une autre histoire avec Noël,
jeune enfant trisomique de trois ans, très loin de la relation, qui
présente des manifestations autistiques importantes avec une histoire
particulièrement lourde.
Les séances sont rondes mais étranges, travaillant surtout la contenance, l'être avec, l'échange tenu.
Je le suis dans ses déplacements.
Il n'accepte que rarement ce que je lui propose.
La séance touche à sa fin, je m'apprête à le quitter,
mais ce n'est pas possible, sa mère ne revient que dans trois quarts
d'heure et la séance suivante avec un autre intervenant ne peut avoir
lieu ! Je dois poursuivre !
Je ressens alors un énorme poids.
Que faire ? Les bras m'en tombent.
Je lui propose de s'asseoir, ce qu'il accepte, à mon grand étonnement !
Je prends un morceau de scotch, fixe une feuille sur la table, pensant lui proposer de faire un dessin.
Il déchire la feuille,
je recolle,
il redéchire,
je recolle.
C'est un jeu, ça devient un jeu. Colle ! décolle !
Colle, décolle. Je déchire ; d'un souffle, un petit bout de papier
s'échappe, je le vois qui me sourit et à l'aide d'un signe mime l'avion.
Il décolle, je décolle, nous décollons ! Cet enfant qui
me pesait, devient léger, nous sommes complices d'un jeu. J'aurais pu
continuer des heures.
Par la suite, quand il faisait mine de partir pendant
les séances, au lieu de bloquer la porte, il suffisait d'un mot, geste
ou regard pour qu'il reste vraiment là.
Chaque enfant arrive au Centre avec un paquet de difficultés, des parents en attente, envahis de questions, inquiets.
Les séances sont aussi des temps de pause où la
souffrance peut se dire, mais où se crée un monde suffisamment
approprié, médiatisé, poétisé, pour que de nouvelles forces se prennent,
que des mots prennent corps, que la pensée s'exprime, que la voix
vibre.
C'est comme une minuscule petite étincelle à transporter au-dehors, quand nous avons la chance de pouvoir la laisser advenir.
Les enfants, par leur légèreté, nous permettent d'y accéder.
Comme le dit André Breton :
« Chaque matin, des enfants partent sans inquiétude.
Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les
bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais. »
C'est de cet état, privilège de l'enfance que ponts et
passerelles nous sont tendus, pour que des uns aux autres la
transmission opère, par delà nos savoirs, et…s'étende.
Anny Bonnin
(Extrait d'un texte lu lors d'une journée
d'étude sur le thème « Entre pédiatrie et psychanalyse »,sous le titre De deux choses une. Ce texte a été publié dans le quatrième numéro de la revue S.U.RR.
source: http://surrealisme.ouvaton.org/article.php3?id_article=162)
vendredi 13 septembre 2013
mardi 10 septembre 2013
dimanche 8 septembre 2013
Ludwig Zeller
SCIER LA BIEN-AIMÉE QUAND C'EST NÉCESSAIRE
Sous le fil du couteau elle sent
Que les lunes tournoient en grinçant dans le miroir
Elle croit rêver et écoute comment grandit en son corps, pas
À pas, cette spirale sans fin de la torture.
Ils la regardent avec amour et attendent, debout sous la pluie
Qui assourdit, que la main crispée là-bas au fond
Lève avec une gaffe ces pointes du sommeil
Et de la pourriture du ver
Puisse s'envoler le papillon exact.
Mais n'importe maintenant et sous le rayon ardent
Tournant et tournant, tourbillons d'un même centre,
Parfois j'écoute quelqu'un qui appelle à grands cris, je me réveille
Et je revois la même image - le tortionnaire
Ainsi que les plaies - car je ne sais si c'est de l'eau
Qui tombe d'en haut, si je pourrais une fois atteindre
Ce globe que le vent entraîne, si nous pourrons passer
Ou si la nuit doit soudainement clore ses larmes.
Alors je me ressaisis et sans yeux je peux voir le couteau
Que quelqu'un a enserré dans ma main,
Graines d'un autre soleil, ces roues virevoltent dans la mémoire
Découpant ma bien-aimée en hosties pour moi.
Ludwig Zeller
(Extrait de Femme en songe suivi de Quand l'animal des profondeurs surgit la tête éclate. 2012, édition Sonambula, traduction de Jean Antonin Billard.)
Sous le fil du couteau elle sent
Que les lunes tournoient en grinçant dans le miroir
Elle croit rêver et écoute comment grandit en son corps, pas
À pas, cette spirale sans fin de la torture.
Ils la regardent avec amour et attendent, debout sous la pluie
Qui assourdit, que la main crispée là-bas au fond
Lève avec une gaffe ces pointes du sommeil
Et de la pourriture du ver
Puisse s'envoler le papillon exact.
Mais n'importe maintenant et sous le rayon ardent
Tournant et tournant, tourbillons d'un même centre,
Parfois j'écoute quelqu'un qui appelle à grands cris, je me réveille
Et je revois la même image - le tortionnaire
Ainsi que les plaies - car je ne sais si c'est de l'eau
Qui tombe d'en haut, si je pourrais une fois atteindre
Ce globe que le vent entraîne, si nous pourrons passer
Ou si la nuit doit soudainement clore ses larmes.
Alors je me ressaisis et sans yeux je peux voir le couteau
Que quelqu'un a enserré dans ma main,
Graines d'un autre soleil, ces roues virevoltent dans la mémoire
Découpant ma bien-aimée en hosties pour moi.
Ludwig Zeller
(Extrait de Femme en songe suivi de Quand l'animal des profondeurs surgit la tête éclate. 2012, édition Sonambula, traduction de Jean Antonin Billard.)
vendredi 6 septembre 2013
mercredi 4 septembre 2013
Fernando Palenzuela
SPHÈRE INACHEVÉE 3
Si de nouveau je repartais à zéro
Jusqu'à atteindre le point où la flamme
Se fait un arc de langues solitaires et inachevées
J'embrasserais cet inimitable feu lointain
Qui dès le départ marquerait ma peau
L'unique seul
Survivant aux récifs des enchantements
Au tour du compas qui n'arrive pas à fermer
La totalité qui me ramène au zéro de mon image.
Expulsé
D'une orbite plus transparente que la fin entrevue
Le chiffre innateignable reste sans s'arrondir déjà
Le cygne et la harpe de ma peau
Traînent le hasard sans visage
La magie qui travaille dans l'invisible
En entrelaçant tout le réel
Le début coincide avec la fin
Et commence à nouveau...
Sphère inachevée.
Fernando Palenzuela
(dans Sphère inachevée, éditions Sonambula, 2010. Traduction de Bernard Sanshagrin.)
Si de nouveau je repartais à zéro
Jusqu'à atteindre le point où la flamme
Se fait un arc de langues solitaires et inachevées
J'embrasserais cet inimitable feu lointain
Qui dès le départ marquerait ma peau
L'unique seul
Survivant aux récifs des enchantements
Au tour du compas qui n'arrive pas à fermer
La totalité qui me ramène au zéro de mon image.
Expulsé
D'une orbite plus transparente que la fin entrevue
Le chiffre innateignable reste sans s'arrondir déjà
Le cygne et la harpe de ma peau
Traînent le hasard sans visage
La magie qui travaille dans l'invisible
En entrelaçant tout le réel
Le début coincide avec la fin
Et commence à nouveau...
Sphère inachevée.
Fernando Palenzuela
(dans Sphère inachevée, éditions Sonambula, 2010. Traduction de Bernard Sanshagrin.)
dimanche 1 septembre 2013
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